«Pour les philosophes grecs, la «santé» se concevait comme une combinaison harmonieuse, un ordre équilibré, un jeu réciproque des éléments fondamentaux. Était en bonne santé celui qui s'intégrait dans l'harmonie de la totalité de son monde selon le temps et le lieu où il voyait le jour. Pour Platon, la santé était une vertu somatique. Mais depuis le XVIIe siècle, la volonté de maîtriser la nature a remplacé l'idéal de «la santé en tant qu'équilibre tolérable» par la conception d'une condition humaine dont on peut régir les paramètres. »

La question cruciale ici est celle de l’importance qu’il convient d’attacher aux divers déterminants de santé. La médecine n’est que l’un de ces déterminants. Il y en a de nombreux autres, dont certains sont plus importants peut-être: l’environnement physique, les gènes, les habitudes de vie, l’environnement social, l’environnement symbolique ou culturel, la spiritualité. La part des ressources financières accordées à chacun de ces déterminants ne reflète pas l’importance relative qu’il conviendrait de leur accorder à chacun. La médecine à elle seule accapare plus de ressources que l’ensemble des autres déterminants.

 

La grande nouveauté, en ce qui a trait à la santé, c’est l’idéal d’une santé parfaite, prélude à une immortalité terrestre. Cet idéal, étranger aux anciens, s’est imposé, en Occident d’abord, au fur et à mesure que la mort, jadis familière, apprivoisée, est devenue une épée de Damoclès. Pour les Grecs, et il en sera ainsi au Moyen Âge, la santé, chose relative et non absolue, condition d’accès à des biens supérieurs, et non fin en elle-même, était une fragile harmonie entre les diverses parties de l’âme et du corps. La santé parfaite était un privilège des dieux. Il en a toujours été ainsi dans la plupart des cultures, où l’on se souciait plus de composer avec la maladie, de lui donner un sens, que de l’éradiquer.

 

L’idéal de santé parfaite devait favoriser le développement d’une médecine hautement technicisée, fondée sur le dogme du corps machine et, en réaction contre cette médecine, le développement des médecines douces. Dans ce contexte, la santé est devenue le centre de gravité dans la vie de beaucoup de gens. La musique elle-même est passée dans l’orbite des soins de santé. On est désormais malade de la santé.

 

  «Soigner. Donner des soins, c’est aussi une politique. Cela peut être fait avec une rigueur dont la douceur est l'enveloppe essentielle. Une attention exquise à la vie que l'on veille et surveille. Une précision confiante. Une sorte d'élégance dans les actes, une présence et une légèreté, une prévision et une sorte de perception très éveillée qui observe les moindres signes. C'est une sorte d’œuvre, de poème (et qui n'a jamais été écrit), que la sollicitude intelligente compose.

Paul Valéry, Œuvres – Mélange, Bibliothèque de la pléiade, Éditions Gallimard, 1957

 

Encyclopédie de l’Agora : http://agora.qc.ca

 








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